Archive de la catégorie «La bicyclette bleue»

Les petits matins qui chantent

janvier 18, 2008

Il y a pire que la voiture qui peine au démarrage, et même pire que le pare-brise à dégivrer. Il y a la selle de vélo qui a gelé (quand le froid arrive brusquement et qu’on n’a pas eu le temps de dégainer son sac plastique de combat).

Cyclistes qui entrez à Kamakura, laissez toute espérance

janvier 11, 2008

Le Japon est le paradis des cyclistes, qui sont partout chez eux, sauf à Kamakura. Là, le malheureux qui n’a pas fait suffisamment provision d’amulettes spéciales “sécurité routière”, et qui n’a pas déposé son obole au pied du Jizô des transports, a une espérance de vie d’exactement 10 mn.

En parcourant la ville à pied, j’avais eu une merveilleuse impression de paix, avec quelques sublimes échappées de nature grâce au sentier de randonnée. A bicyclette, on chemine dans une forêt obscure et odoriférante de pots d’échappement.

En revanche, bonne nouvelle, à Kamakura le vélo fait trottinette. En se propulsant du pied sur le bord du trottoir, le cycliste, squeezé dans les 10 cm de caniveau-piste cyclable qui lui sont dévolus, parviendra à effectuer une reptation étonnamment efficace entre la cohue compacte des piétons à sa gauche et la guirlande de voitures à sa droite.

La rando à vélo

octobre 27, 2007

A Samuel Fouchet (qui en a rêvé) et à Didier Don (qui l’a fait)

 Et moi j’en ai rêvé et je l’ai fait: la rando à vélo à Hokkaidô. D’abord, on commence par s’enfoncer vers des gares de plus en plus minuscules, et néanmoins annoncées dans un anglais impeccables (“The next station is Middle-of-nowhere-gaoka. Passengers for Back-of-beyond-gaoka, please change here”).

Ensuite vient la location du vélo. Japon, terre de confiance: deux boutiques sur trois se sont contentées de noter mon nom et mon heure de départ, en me prévenant que j’aurais à payer au retour. J’aurais pu aussi bien rentrer à Tokyo avec l’engin. Mais aussi Japon, terre de sécurité: à chaque fois, on me distribue au moins trois cartes, avec l’itinéraire surligné, encadré, crayonné et éclairé de maintes explications.

Me voilà presque rassurée. Randonner seule est quelque chose que je ne fais JAMAIS. Pour cause de sens de l’orientation sérieusement défaillant, même le tour du jardin a de bonnes chances de nécessiter l’intervention des pompiers.

A ma première sortie, autour de Biei, stupéfaction: vu du train, ça avait l’air tout plat. Alors d’où ils la sortent, cette montée où je crache mes poumons et que je suis obligée, comble de l’ignominie, de finir à la main (enfin, plus exactement, à pied en poussant le vélo à la main)?

Nooon, laissez-moi deviner, c’était pour ça que toutes les gares en venant avaient des noms en “gaoka” (“la colline de…”)? Et oui, Laïli, petit rappel de géographie, 1re année, 1er semestre: le Japon, c’est 80% de montagnes. C’est-à-dire partout en dehors de la voie ferrée.

Lors de la 2e randonnée, je découvre avec stupéfaction l’existence du vélo électrique. La gamme de locations est en effet libellée ainsi: “Normal bike (very hard), mountain bike (hard), electric bike (easy)”. Cette découverte ne m’arrache que des gloussements de mépris: “Normal bike (very hard), c’est sûr, il faut pédaler, bande de Nippons”. Sauf que Bécassine-la-Gaijine faisait beaucoup moins sa maligne en abordant la pente à 15% à peine évoquée par la félonne loueuse de vélos comme “chotto uphill” (“ça monte un peu”, en japonais dans le texte). Le vélo électrique finalement…il faut savoir vivre avec son temps.

Il y a eu des erreurs de parcours, tant et plus (malgré les cartes, on ne se refait pas), et au moins un raccourci boueux et pas trop légal (oui, monsieur le cultivateur, j’ai bien lu les innombrables panneaux qui interdisent de traverser les champs, mais par la grâce de votre sollicitude, j’ai évité un détour d’un kilomètre en côte, et je vous jure que j’ai fait bien attention à passer sur la bordure).

Il y a eu la pluie, of course, qui a le mérite de transformer les descentes en toboggans que le cycliste partage à son corps défendant avec les camions. Didier, je comprends mieux maintenant ce que tu disais sur le sujet, mais tu aurais pu rajouter un mot sur les cars de tourisme, je crois que c’est encore pire. Le cycliste en question, habitué aux généreuses pistes sur le trottoir à Tokyo, n’en mène littéralement pas large quand il est accroché à sa petite bande de 20cm en marge de la chaussée.

Mais c’est le prix à payer pour des paysages inoubliables, le plaisir de faire du 70 de moyenne en descente (attention aux radars!!), ainsi que la découverte de sublimes galeries photo, nichées très loin de tout afin que les touristes ne gaspillent pas inutilement en activités culturelles un temps précieux qu’ils pourraient employer à acheter des souvenirs. Et aussi pour ces trois biens rarissimes au Japon: la nature, l’espace et la solitude.

La bicyclette II

septembre 4, 2007

J’ai assez rapidement craqué et racheté un vélo (enregistré cette fois en bonne et due forme). La bicyclette bleue est désormais noire: c’est très Chanel, et puis, je ne suis pas une ingrate, et j’entends bien porter durablement le deuil de ma précédente monture.

Le vélo neuf a plein d’avantages: moins lent à l’allumage le matin (en l’occurrence, quand il fallait débloquer l’antivol rouillé, en sacrifiant au passage sa précieuse huile de salade), avec des pneus fermes et des freins hyper-réactifs dont le bruit ne sert plus de sonnette. Mais s’il y a quand même une chose que je regrette amèrement de l’ancien vélo, c’est sa selle en skai triple épaisseur molletonné monté sur ressorts, qui donnait l’impression de rouler assis dans un fauteuil.

Le vélo est volé

août 31, 2007

Horreur, l’impensable est arrivé. En revenant du festival d’awa odori à Kôenji la semaine dernière, j’ai constaté que ma précieuse bicyclette avait disparu. Deux possibilités: le vol (même au Japon, ça arrive), ou plus vraisemblablement, une rafle de la police (je fais comme tout le monde, je me gare dans des endroits interdits où il y a 3 millions de vélos et personne ne dit rien jusqu’au jour où…).

Soyons honnête, la valeur marchande de l’engin n’est pas à la hauteur de sa valeur sentimentale, et une amende risque de me coûter plus cher que la bicyclette ne vaut. Sans compter que l’enregistrement n’est pas franchement en règle. Bref, je dois me résoudre à abandonner cette précieuse moitié de moi-même à son nouveau propriétaire, qu’il soit yakuza ou policier.

La question du remplacement est épineuse. Faut-il racheter un vélo neuf (plus rapide, plus simple, mais aussi plus cher), ou récupérer, comme c’était déjà le cas, le vélo de quelqu’un qui s’en va?

En attendant d’avoir résolu ce dilemme cornélien, c’est le supplice. Par un tour de prestidigitation dont JK Rowling ferait bien de s’inspirer, toutes les distances ont été multipliées par 3, et le campus a doublé de surface sans avertissement préalable. L’allée centrale s’étire, s’étire interminablement jusqu’à la bibliothèque, j’ai l’impression d’être sur un tapis roulant à contre-sens.

Et les bagages!! Jusqu’ici, hop, d’un simple geste dans le panier du vélo, mais maintenant, il faut tout porter à la main.

L’avantage, comme me le fait remarquer Miroku-sama, c’est qu’avec les 18 mois fermes que je vais récolter pour parking illégal+enregistrement pas en règle, je n’ai plus à me faire de souci pour la prolongation de la bourse, et en plus, génial, je vais avoir plein de temps pour faire de la recherche. Les copains ont promis de m’apporter des livres à la prison de Sugamo.

Les affres du cyclisme

mai 21, 2007

En même temps que les joies du vélo, j’en découvre aussi les problèmes. Le premier qui se pose est: où se garer? A partir de 9h, le campus est hérissé de bicyclettes, entre lesquelles ont peut à peine glisser une feuille de papier à cigarettes, encore moins un deux-roues.

Vous me direz, le tout est d’arriver avant 9h. Certes, là, c’est le paradis, on n’a que l’embarras du choix. Mais cela n’ôte rien au 2e obstacle: comment retrouver le vélo? Il y a là un bon vieux problème de mémoire (une des multiples raisons pour lesquelles je n’ai jamais appris à conduire est la nécessité où cela me mettrait de racheter une voiture chaque fois que j’aurais dû me garer ailleurs que devant chez moi). Mais ce n’est pas tout. Mon vélo correspond à un modèle qui sort des chaînes à raison de quelques millions d’exemplaires quotidiens. Quand je sors de cours, j’ai le vertige devant les innombrables machines strictement identiques qui encombrent le parking, et que je dois scruter une à une avant d’y retrouver la mienne.

Vient ensuite la 3e épreuve: démouler le vélo. Et là, ceux qui sont arrivés avant 9h n’ont que ce qu’ils méritent. La bicyclette qu’ils avaient garée au milieu du désert de Gobi est étroitement imbriquée dans une demi-douzaine d’autres, moyennant quoi il faut une demi-heure pour démêler les guidons et faire un créneau pour sortir sans entraîner 3 roues arrière avec soi.

Malgré ces inconvénients notoires, je dois reconnaître que la bicyclette est une fabuleuse découverte pour les gens qui, comme moi, sont chroniquement à la bourre le matin. En partant à l’heure qui me mettait d’habitude 10 mn en retard, j’arrive, ô miracle, à temps. Et en plus le trajet à vélo fait sèche-cheveux.

Le baptême du vélo

mai 12, 2007

J’ai aujourd’hui enfin inauguré le fameux vélo. Première constatation, le vélo au Japon est à peine moins technique que le parapluie. Il a d’abord fallu baisser la selle, ce qui s’est avéré doublement difficile. D’un point de vue psychologique, quand une Japonaise vous passe son vélo et que vous devez baisser la selle, ce n’est pas évident à gérer. D’un point de vue technique, la manoeuvre demande un DESS en Génie Mécanique. L’autre chose est que les vélos japonais comportent toutes sortes de sécurités diverses qu’il faut 6 mois pour comprendre et 12 pour enlever.

Ce n’est que la première épreuve. Car après vient le trajet à vélo proprement dit. Un baptême du vélo le samedi midi en centre-ville de Koganei vous donne immédiatement toutes les qualifications pour devenir chauffeur de taxi à Manille. Au Japon, les cyclistes partagent le trottoir avec les piétons, ce qui est certes moins dangereux qu’en France, mais conduit à une impitoyable lutte des classes, car l’honneur du piéton japonais lui interdit de perdre la face en déviant sa route d’un millimètre pour un stupide vélo. Il y a ensuite les autres cyclistes. Les autochtones font mon admiration à la fois par tout ce qu’ils arrivent à empiler sur leur vélo (les courses dans le panier devant, un gamin sur les genoux et une copine sur le porte-bagages), et par la témérité de leur conduite. Miroku-sama, devant ces bolides lancés à tombeau ouvert qui frôlent le passant d’un millimètre sans jamais le renverser, fit un jour judicieusement remarquer: “On se demande comment ces gens-là ont perdu la 2e Guerre Mondiale”. Bref, rouler à vélo dans le centre ville réclame une attention de tous les instants, et se révèle davantage une source d’infarctus qu’une balade de santé.

N’empêche, me voilà enfin devenue une fière Amazone, et même mieux, un être humain normal (ici, quelqu’un qui n’a pas de vélo, c’est un peu comme quelqu’un en fauteuil roulant chez nous). Et je commence déjà à raisonner comme les autochtones, qui prennent leur vélo même s’ils n’ont que la rue à traverser: d’accord, tout ici est dans un rayon de 10 mn à pied, mais quand on peut les faire en 3…

Au poste

avril 13, 2007

La copine d’un copain m’a laissé son vélo en partant pour la France. Je me suis dûment rendue au commissariat le plus proche pour faire enregistrer la bête, comme il se doit.

J’expose: “Une amie m’a laissé son vélo et je voudrais le faire enregistrer”.

Et à partir de là, la conversation prend le tour suivant:

-Désolé, mais le nom qui apparaît pour cette immatriculation n’est pas celui de Mlle Suzuki. Il faudrait que vous la contactiez.

-Hum, ça va être difficile, elle a déménagé en France.

-Vous avez son adresse?

-Pas vraiment.

-C’est une amie à vous et vous n’avez pas son adresse?

-En fait, c’est la femme d’un ami.

-Admettons. Mais si elle vous a donné ce vélo, pourquoi n’a-t-elle pas mis votre nom sur le papier?

-Je ne sais pas, elle a dû oublier.

-Et ce vélo, vous savez comment elle se l’était procuré?

A partir de là, j’ai un peu oublié les finesses du dialogue, obnubilée que j’étais par l’ombre toujours grandissante du fourgon cellulaire. Mais bon, finalement, ils m’ont laissé repartir.

Moralité: ne jamais relativiser sottement son retour pourri au Japon en pensant à un camarades enquiquiné par la police. L’un n’exclut pas l’autre.

Ceci dit, ce fut l’occasion de constater, comme l’avait fait ce garçon avant moi, l’extrême courtoisie de la police japonaise. Patience, esprit didactique et pas un mot plus haut que l’autre. Je dois par ailleurs à ce policier le plus beau compliment qui m’ait été fait à ce jour au Japon. En effet, lorsque je suis arrivée, la première question qu’il m’a posée est: “Mlle Suzuki, c’est vous?”