La manière dont les Japonais s’appellent entre eux peut surprendre de prime abord (et chez moi, le prime abord dure encore à ce jour).
Première chose, on ne s’adresse pas à son interlocuteur avec un vulgaire pronom, mais en employant son nom.
Exemple: on ne dit pas “Passe-moi le sel!” mais “M. Yamada pourrait-il me passer l’honorable sel?”
Ce qui me perturbe doublement. D’abord parce que quand j’entends demander: “Et Laïli, elle est déjà allée à Kyôto?”, j’ai toujours le réflexe de me retourner pour voir à qui la question s’adresse, tout en pensant avec un brin d’agacement que ça irait plus vite de me demander à moi puisque je suis en face.
Ensuite parce que j’ai le plus grand mal à retenir le nom des gens. En France aussi, mais au Japon, c’est pire. Donc après, je réponds: “Oui, tout à fait, et M. Schmglpxb, il y est allé aussi?”
Par ailleurs, sauf entre amis qui se fréquentent depuis l’école maternelle, on ne s’appelle pas par son prénom. Il y a, fort sérieusement, des gens que j’ai côtoyés quotidiennement pendant 18 mois sans jamais connaître autre chose que leur nom de famille. Et même entre étudiants, il est courant de se référer à son pote de fac comme “M. Maruyama”.
Ce qui pose d’intéressants problèmes pratiques. Le Pr I*** assurait un cours pour étudiants étrangers. Au début, ils nous a demandé si nous préférions être appelés par notre nom ou notre prénom. Evidemment, tout le monde à l’unanimité a répondu prénom, moi comprise, donc j’étais “Laïli”.
Le semestre suivant, je me suis trouvée suivre avec lui un cours pour étudiants japonais. Il pouvait difficilement se mettre à m’appeler “Mlle Dor” du jour au lendemain, donc je suis restée “Laïli” alors qu’il appelait strictement tous les autres par leur nom de famille.
Il y a aussi le cas des Japonais qui restent perplexes en se demandant ce qui chez nous est le prénom ou le nom de famille.
Mais dans l’ensemble, j’ai constaté avec amusement que la norme était d’appeler les gaijin par leur prénom. Même quand — comme dans le cas de mon camarade Rodolphe — celui-ci est particulièrement imprononçable pour les Japonais, alors qu’ils ont un nom de famille tout simple.