Vendredi, je suis allée avec Julie faire des photos à Tsukiji, le marché aux poissons, qui est un peu les Halles de Baltard du Japon: il faut en profiter vite, car il va bientôt être relocalisé quelque part, encore plus loin qu’il n’est déjà (au Japon, il est toujours possible d’être plus loin).
Je devrais bien plutôt dire “les marchés aux poissons”, car il y a un univers dans l’univers. Tout d’abord, la façade pour les visiteurs, avec échoppes où l’on peut déguster un bol de riz au poisson pour à peine trois fois le prix qu’il coûte à la cantine, boutiques de souvenirs, T-shirts et autre bottes en caoutchouc, caissettes de fruits de mer, etc…
Une fois franchi ce stade, on entre dans le Ventre de Tôkyô, un ténébreux labyrinthe de ruelles minuscules où il ne s’agit plus d’appâter le touriste mais de vendre en gros. Et là, en quelques pas, on est sur une autre planète, où il n’y a plus ni femmes (enfin si, quelques, mais elles sont rares) ni étrangers, et où, dans un suintement constant d’humidité, des costauds vêtus de tabliers et bottes en caoutchouc tranchent à vif le thon et la pieuvre.
Le photographe opère au péril de ses jours. D’une part, j’ai connu des Mosquées du Vendredi où la photo était mieux accueillie, et il est fréquent de se faire houspiller à coup de “no photo”. D’autre part, les poissonniers circulent sur de petits chariots à moteurs lancés à tombeau ouvert (le vôtre, pas le leur) dans le dédale. Au bout de 10 mn, le piéton, qui vient d’échapper 3 fois à une mort affreuse, a l’impression d’être jeté malgré lui dans une partie de Roborallye grandeur nature, et doit faire un choix douloureux entre une espérance de vie raisonnable et un cadrage réussi.
Et encore, nous n’y étions pas à une heure de grande activité, puisque, sur le coup des 10h30, les travailleurs pliaient boutique, leur journée de 8h déjà quasiment accomplie
C’est seulement à la sortie que m’a frappée la vraie nature de Tsukiji, à savoir un désastre écologique sans nom. On se dit poisson, marée, produits frais, contact avec la nature nourricière. Et puis on tombe, à l’arrière du marché, sur un terril haut comme le bâtiment: les caisses en polystyrène qui ont servi à emballer tout ça.