Archives pour juin 2008

Tsukiji

juin 30, 2008

Vendredi, je suis allée avec Julie faire des photos à Tsukiji, le marché aux poissons, qui est un peu les Halles de Baltard du Japon: il faut en profiter vite, car il va bientôt être relocalisé quelque part, encore plus loin qu’il n’est déjà (au Japon, il est toujours possible d’être plus loin).

Je devrais bien plutôt dire “les marchés aux poissons”, car il y a un univers dans l’univers. Tout d’abord, la façade pour les visiteurs, avec échoppes où l’on peut déguster un bol de riz au poisson pour à peine trois fois le prix qu’il coûte à la cantine, boutiques de souvenirs, T-shirts et autre bottes en caoutchouc, caissettes de fruits de mer, etc…

Une fois franchi ce stade, on entre dans le Ventre de Tôkyô, un ténébreux labyrinthe de ruelles minuscules où il ne s’agit plus d’appâter le touriste mais de vendre en gros. Et là, en quelques pas, on est sur une autre planète, où il n’y a plus ni femmes (enfin si, quelques, mais elles sont rares) ni étrangers, et où, dans un suintement constant d’humidité, des costauds vêtus de tabliers et bottes en caoutchouc tranchent à vif le thon et la pieuvre.

Le photographe opère au péril de ses jours. D’une part, j’ai connu des Mosquées du Vendredi où la photo était mieux accueillie, et il est fréquent de se faire houspiller à coup de “no photo”. D’autre part, les poissonniers circulent sur de petits chariots à moteurs lancés à tombeau ouvert (le vôtre, pas le leur) dans le dédale. Au bout de 10 mn, le piéton, qui vient d’échapper 3 fois à une mort affreuse, a l’impression d’être jeté malgré lui dans une partie de Roborallye grandeur nature, et doit faire un choix douloureux entre une espérance de vie raisonnable et un cadrage réussi.

Et encore, nous n’y étions pas à une heure de grande activité, puisque, sur le coup des 10h30, les travailleurs pliaient boutique, leur journée de 8h déjà quasiment accomplie

C’est seulement à la sortie que m’a frappée la vraie nature de Tsukiji, à savoir un désastre écologique sans nom. On se dit poisson, marée, produits frais, contact avec la nature nourricière. Et puis on tombe, à l’arrière du marché, sur un terril haut comme le bâtiment: les caisses en polystyrène qui ont servi à emballer tout ça.

 

O-miai (4): le grand soir

juin 30, 2008

Jeudi dernier était mon dîner d’adieu au département de calligraphie. Que j’ai passé essentiellement à écouter le reste de la tablée discuter en détail pour savoir avec qui je devais finalement me marier (l’heure est grave, le temps presse, il reste à peine 15 jours).

Cela m’aura, du moins, valu un aperçu imprenable sur les principes du mariage arrangé (qui n’existe plus, bien sûr, dans le Japon d’aujourd’hui, tout le monde sait ça, c’est du passé, blablablablabla).

1) Personne ne vous demande préalablement si vous avez vraiment envie de vous marier. Tant il est, sans doute, inconcevable que ça puisse ne pas être le cas.

2) Vous n’avez rien à voir dans le choix du candidat. Ce sont les autres qui, dans leur infinie sagacité, décident qui serait bien pour vous.

3) Les autres, dans leur infinie sagacité, ont parfois du mal à se mettre d’accord sur le bon partenaire (“Mais non, elle doit épouser machin”. “Pas du tout, elle serait mieux avec truc”).

Dans mon cas, il y a juste comme un bémol avec les gens retenus.

-L’un est déjà marié. Pas de problème, m’informe-t-on, il peut très bien avoir une femme à Paris et une à Tokyo.

-Il y en a un autre que je soupçonne très fortement de préférer les hommes. Au premier mot que j’en dis, tous de se récrier: “Pas du tout !! Surtout ne vas pas ajouter foi à ces rumeurs sans fondement. C’est ce qu’on dit toujours au Japon quand un homme est célibataire passé un certain âge”. Euh, ben, c’est-à-dire que je l’ai vu avec son copain, ils avaient l’air un peu intimes, quand même. Une mal-disante occidentale m’a ensuite suggéré que lui, plus encore que le précédent, ça l’arrangerait certainement d’avoir une épouse à 20 000 km.

-Le 3e, sans être marié, fréquente quelqu’un depuis 2 ans. Pour le coup, il m’a été expliqué dans des termes que rigoureusement ma mère m’a interdit de nommer ici, qu’il était parfaitement possible qu’il ajoute une corde à son arc. Résultat: quand j’ai été ensuite solennellement présentée à sa compagne, tout en essayant de maîtriser l’inclinaison du buste à 60° et de râcler mon cerveau pour y retrouver le souvenir des formules honorifiques appropriées, j’étais cramoisie et au bord de la crise cardiaque à force de fou rire retenu, et je n’ai pu proférer que des monosyllabes.

Voilà qui aura, je n’en doute pas, aidé le cher homme à choisir entre nous, parce que gaijin ET apoplectique, même avec de la bonne volonté, ça fait un peu beaucoup.

Après le choix du candidat arrive le meilleur du spectacle: la stratégie de conquête. La discussion évoque moins Napoléon planifiant Austerlitz, que le Soviet suprême élaborant son plan quinquennal: “On n’aurait qu’à faire ça, et là il se passerait ceci, donc il ferait ça, et après il n y’aurait plus qu’à blablabla pour queblablabla, et comme ça dans 3 ans si tout va bien blablabla”.

Après, je comprends pourquoi il y a des gens qui passent des annonces comme :”Japanese lady 30s look for a man for marriage. Any nationality is OK but be serious man with a job. Please e-mail with your photo. (Sorry, but no photo no reply)”. 

Eriko Nakamura (2): rétrospection

juin 30, 2008

Je dois à Eriko Nakamura des remerciements en même temps que des excuses. Des remerciements, parce que l’article la concernant est de très loin le plus consulté sur ce blog. Même s’il y a quelque chose de paradoxal (euh, vexant?) à voir son blog consulté essentiellement pour quelqu’un d’autre.

Et des excuses pour les opinions à l’emporte-pièce que j’ai exprimées sur ses ouvrages. Certes, certes, certes, sa vision de Paris est un peu trop idyllique, mais avec le recul, je serais tentée d’ajouter deux facteurs de pondération à mon jugement d’autrefois.

1) Les nécessités éditoriales

Editeur: “Eriko, j’adoooooooore ton chapitre sur l’administration française / le changement à Châtelet-Les Halles / l’état des trottoirs à Paris. Génial, si, si. Là n’est pas le probème. Mais bon, pour le lectorat japonais, comment dire, ne le prends pas personnellement, mais je pense que ça va être difficile. Tu n’aurais pas plutôt quelque chose sur la nouvelle boutique Colette, à la place?”.

2) La positive attitude japonaise

Les Japonais ont une capacité hors du commun à voir le meilleur de l’existence, il m’a fallu longtemps pour mesurer à quel point. J’ai eu un premier aperçu en lisant une rédaction d’étudiante, qui donnait à peu près ceci: “En plus de mes études à l’université, je travaille le soir jusqu’à 22h. Le mois dernier, c’était difficile parce que j’ai été malade pendant plusieurs semaines. Heureusement, mes parents et ma grand’mère ont été très gentils. Quelle chance j’ai, vraiment, d’être aussi bien entourée”. Puis en faisant attention à la conversation de mes élèves, qui ne me parlent que pruniers en fleurs et dégustations gastronomiques, jusqu’à ce que je comprenne à demi-mot que toute leur famille est à l’agonie et que leur maison a été rasée jusqu’au sol par une catastrophe naturelle.

Donc: je suis sûre qu’Eriko Nakamura prend aux heures de pointe des transports en commun non climatisés et régulièrement frappés de mouvements sociaux d’une certaine catégorie de personnel, mais qu’elle retient avant tout du voyage le ciel bleu qui l’attendait à la sortie.

Le boeuf bourguignon

juin 30, 2008

Quelqu’un me demande la définition du boeuf bourguignon. “Et bien, c’est un ragoût de boeuf auquel on rajoute des…”

Sauf que je confonds toujours ninjin (carotte) et ninshin (enceinte), et surtout dans le feu de l’action, je ne peux jamais me rappeler lequel est lequel.

“…auquel on rajoute de la sauce”.

Nakameguro

juin 25, 2008

Je regarde la photo de Moriyama Daidô “Nakameguro”. Elle montre l’intérieur d’une rame de métro, au début des années 60 je crois.

La première pensée qui me vient à l’esprit n’est pas l’admiration pour l’art consommé du photographe, mais: “A l’époque, il y avait de la place assise pour tout le monde”.

Les baguettes

juin 24, 2008

Je retrouve, parmi mes notes éparses, cette liste (sans doute non exhaustive…) des erreurs à ne pas commettre lorsque l’on mange avec des baguettes:

Mayoibashi 迷い箸: hésiter au-dessus des plats

Saguribashi 探り箸: fouiller dans le plat avec les baguettes

Utsuribashi 移り箸: changer de plat

Neburibashi ねぶり箸: lécher les baguettes

Sorabashi 空箸: reposer de la nourriture que l’on a touchée avec les baguettes

Sashibashi 刺し箸: piquer quelque chose.

Sashibashi (le même, mais pas écrit pareil, pour faire simple) 指し箸: désigner quelque chose avec les baguettes.

Yosebashi 寄せ箸: attirer quelque chose vers soi avec les baguettes.

Komibashi 込み箸: mettre les baguettes dans la bouche.

Namidabashi 涙箸: passer quelque chose à quelqu’un avec les baguettes (notre minute culturelle: apparemment, c’est ainsi que l’on passe les cendres du défunt pendant des funérailles, raison pour laquelle cette erreur s’appelle namidabashi, “les baguettes des larmes”).

Kuwaebashi 加え箸: mettre les baguettes dans la bouche pour avoir les mains libres.

Du coup, non seulement je comprends mieux pourquoi il y a un test de baguettes au concours d’entrée de certaines écoles primaires, mais je pense même que, comme pour le permis de conduire, il doit y avoir deux épreuves: une de code et une pratique.

Fabriquer du temps

juin 24, 2008

En France, quand on est débordé et que l’on essaie de caser une ultime activité dans un emploi du temps blindé comme un train japonais, on parle de “trouver le temps”. Sous-entendu: le temps existe, il en reste toujours un peu enfoui dans un coin, il suffit de dénicher la cachette mystérieuse.

En japonais, l’expression correspondante est jikan o tsukuru, fabriquer du temps. Le temps, il n’y en a pas, il n’y en a plus, il n’y en a jamais eu (en tout cas pas depuis le concours d’entrée à la crèche). Si l’on en veut, il faut s’asseoir et bricoler pour construire une 25e heure à la journée.

Tout le problème est de savoir où trouver le temps de fabriquer du temps.

Tsuyu du matin, chagrin

juin 23, 2008

Pourquoi y a-t-il toujours quelqu’un pour demander le matin: “Tu crois qu’il va pleuvoir aujourd’hui? Je prends mon parapluie?” ??

Alors qu’à l’évidence, la réponse est “oui” jusqu’à fin août…

Pas de bras, pas de chocolat

juin 23, 2008

Lu dans une brochure pour gaijin l’annonce suivante:

“Japanese lady 30s look for a man for marriage. Any nationality is OK but be serious man with a job. Please e-mail with your photo. (Sorry, but no photo no reply)”.

Voilà ce que donne Mme Butterfly, en version 2008.

Pourquoi en revanche je fais de gros progrès en canadien

juin 20, 2008

Grâce à la fréquentation de Julie, ma nouvelle colocataire du rez-de-chaussée, mes progrès sont fulgurants. Déjà, je comprends presque tout, et avec un peu de temps, j’espère un jour arriver à parler couramment.

Voici un petit lexique franco-canadien de mes formules préférées (à compléter au fur et à mesure):

-trop cher / l’arnaque –> dispendieux

-c’est trop dur–> j’ai de la misère

-c’était génial –> c’était l’fun

-ouvrir une porte fermée à clé –> débarrer

-je te rejoins –> je viens te joindre

-ça te dit d’aller prendre un verre? –> tu as le goût d’aller prendre un verre?

-être titularisé (pour un prof) –> avoir sa permanence [Note de la traductrice: j'ai passé un certain temps à me demander pourquoi cette phrase avait un sens positif, et à m'extasier sur le zèle des profs canadiens, si enthousiastes à l'idée de recevoir leurs étudiants.]

Et surtout ma préférée, à propos des collègues à qui on demande une disponibilité: “Ils vont me haïr la face”.

Comme quoi il y a des valeurs universelles.

Si vous avez maîtrisé cette étape, vous pouvez passer aux exercices pratiques:

http://www.tetesaclaques.tv/collection.php

http://ca.youtube.com/watch?v=fPXGtR2u5WM 

Comme ça en plus, vous apprendrez à distinguer le français du Québec du chiac (un dialecte du Nouveau-Brunswick qui ressemble étrangement à l’anglais de mes étudiants, de sorte que pour le coup, je maîtraïse totally sans peine).