Au Japon, comme il n’y a pas vraiment d’adresses, tout document qui vous invite ou vous convoque est systématiquement accompagné d’un plan. De même, quiconque souhaite vous indiquer le chemin pour vous rendre quelque part vous dessinera en 3 coups de crayons une petite carte, accompagnée de quelques points de repère. Roland Barthes a consacré, dans L’Empire des signes, des pages vibrantes de poésie à ces croquis, mais je m’en voudrais de ne pas ajouter quelques touches personnelles issues de l’expérience.
En gros, il existe deux sortes de plans: ceux qui sont efficaces (1 sur 35 environ) et les autres, qui comportent les catégories suivantes:
-le plan pour initiés. La personne a tellement l’habitude de fréquenter cet endroit qu’elle ne se pose plus depuis longtemps la question de savoir comment y aller. Du coup, elle vous fait un croquis qui comprend en gros le point de départ et le point d’arrivée, à vous de naviguer entre les deux.
-le plan de contrefaçon (variante du précédent). Ca a la couleur du plan, ça a l’odeur du plan, on jurerait un plan, mais ça ne vous mènera nulle part. C’est ce qui s’est passé lors de mon premier séjour au Japon, lorsqu’on m’a indiqué le chemin menant de la station de métro à mon domicile. “Là, tu vois, il y a un croisement où le sol est peint en rouge. Quand tu arrives là, tu prends à gauche. Ensuite, tu vois cette maison avec un grand arbre dans le jardin? Elle fait l’angle de la rue, tu tournes là, tu ne peux pas te tromper”. Sauf que quand j’ai refait le chemin toute seule, j’ai constaté que TOUS les carrefours étaient peints en rouge et que TOUTES les maisons avaient des arbres dans leur jardin.
-le plan partiel. Ce type de plan survient occasionnellement dans les documents officiels, surtout lorsqu’ils concernent des bâtiments publics, des ensembles immobiliers ou des campus. Vous disposez d’une carte minutieuse jusqu’à l’entrée principale. Et rien après, où vous errez lamentablement en vous demandant lequel des 35 étages / bâtiments est celui où vous devez vous rendre.
Mais il y a un plan qui constitue une catégorie à lui tout seul, et auquel j’aimerais rendre ici un hommage appuyé, c’est celui permettant se rendre au bureau d’immigration de Tachikawa. Cette carte, chef-d’oeuvre de l’art abstrait, a été élaborée par quelqu’un qui n’avait de toute évidence jamais mis les pieds dans la région, et qui n’a pu se fier dans sa lourde tâche qu’aux récits d’explorateurs du XIXe siècle et à sa propre imagination. Il a par miracle réussi à reproduire l’itinéraire général, mais les proportions sont complètement fantaisistes, et les bâtiments donnés en points de repère, quand ils n’ont pas disparus corps et biens depuis le temps, ont été distribués au petit bonheur la chance sur la carte, ce qui les situe au mieux du mauvais côté de la route, et au pire dans un quartier différent.
La première phase de sélection dans l’obtention du permis de séjour, c’est d’arriver vivant jusqu’au bureau qui le délivre.