Archives pour février 2008

Message subliminal

février 28, 2008

Quelque part entre l’expédition à Shinjuku et celle à Shinagawa, je suis amenée à m’interroger sur l’emplacement des bureaux d’immigration:

-Tachikawa: au milieu de nulle part

-Shinjuku: quartier des homosexuels / Coréens

-Shinagawa: à côté du centre de traitement des déchets

N’y aurait-il pas dans tout cela comme un message??

Ou du moins, un effort très louable du gouvernement japonais pour offrir une véritable expérience de terrain aux gaijin lecteurs d’Erving Goffman qui souhaitent s’interroger sur la notion de catégorie marginale et la possibilité d’appartenir à plusieurs en même temps?

Histoire de verbaliser cette prise de conscience et d’optimiser l’adéquation de l’accueil au profil des immigrants, je propose donc que tous les étrangers arrivant au Japon soient soumis au questionnaire suivant:

A quelle(s) catégorie(s) appartenez-vous (plusieurs réponses possibles)?

-Gaijin

-Femme

-Homosexuel

-Coréen

-Déchet nucléaire

Le questionnaire devra être rempli une première fois à l’arrivée sur le sol japonais, et une deuxième fois au départ. On procédera ensuite à une très instructive peréquation entre les deux séries de réponses.

Le bureau d’immigration à Shinagawa

février 28, 2008

C’est tout d’abord l’occasion de découvrir la gare de Shinagawa, qui mérite certainement le détour: encore plus prise de tête que Shinjuku, elle offre cette particularité architecturale d’être un courant d’air avec des murs autour. Visiblement, les architectes ont beaucoup réfléchi pour que les parois canalisent et amplifient le vent glacé de janvier au lieu de l’arrêter. 

Pour le trajet, la dame au bureau de Shinjuku m’avait prévenue: “Vous verrez, il y a beaucoup d’étrangers, vous ne pouvez pas vous tromper, il suffit de suivre les autres”. Effectivement, dans le bus pour Ellis Island, pas de doute, nous sommes entre nous.

Et avec Shinagawa, on entre dans une autre dimension. Non seulement il existe cette navette spéciale, mais le centre est une véritable ville dans la ville. Des bureaux pour tous les cas possibles et imaginables. Un restaurant. Une supérette. Une aire de jeux pour les enfants. Le parloir où les détenus en instance d’expulsion peuvent recevoir de la visite (je vous donnerai l’adresse en cas de besoin).

Devant le bâtiment, blanches, fragiles, à peine écloses dans le froid mordant, les toutes premières fleurs de pruniers.

Le printemps

février 24, 2008

Comment reconnaître l’arrivée du printemps au Japon? Il y a quelques signes annonciateurs:

-On peut enlever ses gants sans perdre un doigt, et parcourir le couloir jusqu’à la cuisine sans chiens de traîneau.

-On remarque que le soleil chauffe et ne fait plus seulement de la lumière. Et le plus merveilleux, c’est qu’on se fait cette remarque le 23 février plutôt que le 15 mai.

-Il y a des pruniers en fleurs partout.

Mais il y a surtout un signe qui ne trompe pas:

-C’est la saison des examens d’entrée (au collège, au lycée, à l’université…).

Il me semble que les panneaux d’encouragement (頑張れ、受験生) sont un peu moins omniprésents cette fois-ci. Mais, croisant des lycéens qui vont passer leur examen à Sofia, je me dis que cela fait presque un an que j’ai vu leurs pareils aller chercher les résultats. Tout le long du chemin menant de la Cité U à la gare, une foule d’adolescents cheminait dans un silence de mort, et avec une tension tellement palpable que j’avais été franchement soulagée de monter dans le train vers des cieux plus cléments.

Les merveilles de la nature

février 24, 2008

Tremblements de terre mis à part, Tokyo est une région relativement préservée. Pas de tornades dévastatrices comme à Okinawa. Pas 3m de neige comme à Niigata. Pas d’hiver qui dure 6 mois comme à Hokkaidô.

En plus, en ce moment, ce n’est ni la saison des pluies, ni la saison des typhons, bref ce n’est la saison de rien.

Mais aujourd’hui, il y a comme un truc. La journée avait pourtant commencé comme un banal matin de février, et quelqu’un remarqué que les pruniers fleurissaient tard cette année.

Et puis vers 14h se lève un vent à décorner les boeufs, et le ciel prend une couleur bizarre, qui fait lever le regard même aux imperturbables Japonais.

A vélo, je peine à rester debout, et plus encore à avancer. Le vent charrie une poussière qui m’assure une deuxième couche de maquillage et s’insinue partout: dans le nez, la bouche, et les yeux malgré les lunettes qui font pare-brise.

Croisant un des tuteurs de notre Cité U, je remarque: “Le temps a l’air bizarre aujourd’hui.” A quoi il répond: “Oui, c’est intéressant, n’est-ce pas? Par là, le ciel est tout marron.”

“Intéressant”. C’est l’adjectif que je cherchais.

Kabuki-2-chôme

février 20, 2008

Il y a 15 jours, j’ai passé l’après-midi à Kabuki-2-chôme, mais ce n’est pas ce que vous croyez, et d’ailleurs je peux tout expliquer.

Expliquer peut-être en premier lieu ce qu’est Kabuki-2-chôme, qui n’a rien à voir avec le théâtre du même nom. Il s’agit d’un quartier de Shinjuku où échouent tous ceux que la société japonaise adore: les homosexuels, les Coréens, et les gaijin en mal de visa comme moi.

Ayant raté ma chance au sauna il y a un an, j’aurais pu découvrir l’île aux plaisirs interdits, en fait de quoi j’ai passé des heures à errer sous des trombes de neige dans un enfer labyrinthique semé de panneaux contradictoires,  à la recherche du bâtiment bien entendu situé au fin fond d’un obscur pâté de maison entre 2 terrains vagues.

Une fois arrivée sur place commença l’enfer des je-ne-sais-plus-quoi, enfin, vous savez, celui du bouddhisme tibétain où on a l’estomac de la taille d’une montagne et le gosier grand comme le chas d’une aiguille. Du marbre, des fontaines, des boutiques, des restaurants–qui aurait pu soupçonner tout ça de l’extérieur? Sauf que c’est bien justement là où j’ai envie d’être, ou mieux encore, dans le spa, celui que l’on voit sur les photos, avec son jacuzzi et ses palmiers en plastique. Et pas du tout au 8e étage, dans le bureau d’accueil pour étrangers.

L’objectivité m’oblige toutefois à reconnaître que, dans le cas de Shinjuku, le terme “bureau d’accueil” n’est pas volé. C’est tout petit, mais l’ambiance est familiale, chaleureuse, avec possibilité de conseils en plusieurs langues y compris l’anglais. Malgré tout, ils ne peuvent pas m’en dire plus qu’à Tachikawa, si ce n’est me donner le plan pour aller au grand centre d’immigration de Shinagawa.

Pour me consoler, j’aurai finalement commis à Kabuki-2-chôme le péché de chair en pensée, en parole et, sinon en action, du moins par omission. Parce qu’avec tous ces restaurants coréens, je suis entourée d’affiches de viande rouge, saignante, grillée juste à point. Je siffle, je trépigne et j’ai les yeux qui jaillissent des orbites, comme le loup de Tex Avery.

Economie domestique 2

février 20, 2008

A re-Juliane Daymard

Ne nous méprenons pas sur la valeur du Kaji-kentei shiken. Bien entendu, il existait déjà des cursus en économie domestique avant. Normale Sup Cuisine, ici, ils ne connaissent que ça. Non, cela signifie que cette matière sort enfin du domaine très fermé des spécialistes pour s’ouvrir au grand public. Le début d’une ère nouvelle et radieuse. En même temps maintenant, si n’importe qui peut devenir femme au foyer, où va-t-on?

S’il n’y a rien sur l’éducation des enfants, c’est que:

1) Effectivement, à 4 ans, ils sont en short et en internat à l’autre bout du pays.

Sérieusement, c’est une des choses qui ne laisse pas de me stupéfier ici. Les petits de primaire vont à l’école tout seuls, parfois même quand ça implique de prendre le train. Et l’autre jour, j’ai vu une gamine s’arrêter pieusement au feu pour traverser, alors qu’elle était à peine plus grande que le petit bonhomme vert.

2) L’éducation est une matière à part qui fait l’objet d’une formation en 20 ans, d’un examen spécial et d’une sélection impitoyable.

O-miai (3)

février 20, 2008

Conversation avec un copain bulgare à la photocopieuse des Relations Internationales.

Lui: Qu’est-ce que tu fais après, tu rentres en France?

Moi: Oui, sauf si je trouve un riche japonais à épouser d’ici là.

Lui: Ca ne va pas? Tu as vu le cours comparé du yen et de l’euro?? Aucun intérêt. En ce moment, l’Europe est un bien meilleur investissement. Enfin, sauf quand tu habites à côté du Kosovo.

Les services d’immigration 1: Tachikawa

février 15, 2008

Histoire de refléter au plus juste ma réalité quotidienne du moment, j’ai décidé de consacrer une série de post aux services d’immigration, dans lesquels je passe le plus clair de mon temps pour essayer d’obtenir la conversion de mon visa étudiant en visa de court séjour, ce qui m’éviterait un aller-retour vers la France (si je n’obtiens pas la prolongation, je dois rentrer en France, puis revenir avec un visa de tourisme).

A tout seigneur, tout honneur, je commence par celui de Tachikawa, le premier que j’ai visité dans l’ordre chronologique. Comme indiqué dans un précédent post, il faut déjà y parvenir. Une fois sur place, ambiance glauque. Chacun remplit ses formulaires, puis retourne attendre, toujours vaguement stressé, de savoir si sa requête sera ou non acceptée.

Un film sur les nouvelles mesures d’immigration passe en boucle et en plusieurs langues: lorsque vous arrivez au Japon, on prend désormais vos empreintes digitales et votre photo de face, avant de vous soumettre à un bref entretien sur les raisons de votre séjour. Comme il est bien signalé dans le film, tout refus de se soumettre à ces procédures entraîne automatiquement l’interdiction de pénétrer sur le territoire japonais. Seuls sont exemptés de cette formalité les enfants de moins de 16 ans et les résidents permanents bénéficiant d’un statut exceptionnel (diplomates, etc…). Les amputés des deux mains, eux, sont tenus de s’exécuter.

Histoire que le message soit bien clair, une affiche au mur vient rappeler toutes les gentillesses qui attendent les immigrants en situation irrégulière, lesquels seront immédiatement remplis de poivre rouge par tous les orifices et remis dans le premier avion pour leur pays d’origine avec interdiction de revenir.

Je ne décolle guère les yeux de cette affiche pendant les 20 mn où l’employée qui m’a reçue part conférer avec un de ses collègues (ma carte de séjour entre les mains). Le collègue en question me fait ensuite appeler: “J’aimerais que vous me répétiez votre histoire : quel est votre sujet de recherche? Et ce bureau pour lequel vous allez travailler, de quelle institution s’agit-il exactement? Vous allez percevoir un salaire? Une bourse? De quel montant?”

Au terme de l’entretien, il semble certes (enfin) convaincu que je ne suis pas la nouvelle Mata Hari, mais ne peux guère m’en dire plus sur les démarches à effectuer, et me conseille de téléphoner à un autre centre. De mon côté, dès que j’ai récupéré ma carte de séjour, je ne demande pas mon reste et je m’enfuis en courant.

L’heure de la vengeance a enfin sonné

février 15, 2008

Aujourd’hui, je suis allée voir une expo de plus: celle des trésors de la famille Konoe. Une vraie, une grande, comme on les aime, au musée National de Tokyo.

Une expo comme celles 20 fois décrites dans ce blog, avec bousculade devant les oeuvres, grand-mères carnassières, etc…

Sauf que cette fois, j’étais accompagnée de mon copain Miroku-sama, 1m80 et une carrure d’armoire normande. Et là, ça a été la fête. Mesquine à souhaite, je l’avoue, mais j’ai rattrapé en quelques heures des mois de lutte et d’humiliation.

LE FOND:

Première étape: se propulser jusqu’au premier rang.

Deuxième étape: nous sommes saisis d’un zèle contemplatif passionné. Il faut détailler chaque fleur de prunier jusqu’à son moindre pétale. C’est important d’apprécier ces chefs-d’oeuvre que nous n’aurons pas l’occasion de voir deux fois.

Troisième étape: en même temps, nous pauvres gaijin pas bien comprendre culture japonaise. Surtout la calligraphie, c’est très dur. Il faut éplucher chaque caractère pour en comprendre le sens et le tracé. Et pensez à tout le temps qu’il nous faut pour effectuer l’analyse logique et la traduction juxta-linéaire des textes sino-japonais du XIe siècle.

LA FORME:

Inspirée à la fois d’une mêlée de rugby et des techniques de l’armée romaine. Toutes les stratégies sont bonnes pour former un groupe compact de 2m10 de large sur 1m80 de haut (hum, sur la moitié seulement), solidement posé devant les oeuvres.

Et de temps en temps, je jette en arrière de petits coups d’oeil sournois aux mamies contorsionnées et hissées sur la pointe des pieds. Délectable.

Bref, l’occasion de constater ce grand principe de la vie japonaise: l’individu n’est rien, le groupe fait la force.

Faire un plan japonais

février 12, 2008

Au Japon, comme il n’y a pas vraiment d’adresses, tout document qui vous invite ou vous convoque est systématiquement accompagné d’un plan. De même, quiconque souhaite vous indiquer le chemin pour vous rendre quelque part vous dessinera en 3 coups de crayons une petite carte, accompagnée de quelques points de repère. Roland Barthes a consacré, dans L’Empire des signes, des pages vibrantes de poésie à ces croquis, mais je m’en voudrais de ne pas ajouter quelques touches personnelles issues de l’expérience.

En gros, il existe deux sortes de plans: ceux qui sont efficaces (1 sur 35 environ) et les autres, qui comportent les catégories suivantes:

-le plan pour initiés. La personne a tellement l’habitude de fréquenter cet endroit qu’elle ne se pose plus depuis longtemps la question de savoir comment y aller. Du coup, elle vous fait un croquis qui comprend en gros le point de départ et le point d’arrivée, à vous de naviguer entre les deux.

-le plan de contrefaçon (variante du précédent). Ca a la couleur du plan, ça a l’odeur du plan, on jurerait un plan, mais ça ne vous mènera nulle part. C’est ce qui s’est passé lors de mon premier séjour au Japon, lorsqu’on m’a indiqué le chemin menant de la station de métro à mon domicile. “Là, tu vois, il y a un croisement où le sol est peint en rouge. Quand tu arrives là, tu prends à gauche. Ensuite, tu vois cette maison avec un grand arbre dans le jardin? Elle fait l’angle de la rue, tu tournes là, tu ne peux pas te tromper”. Sauf que quand j’ai refait le chemin toute seule, j’ai constaté que TOUS les carrefours étaient peints en rouge et que TOUTES les maisons avaient des arbres dans leur jardin.

-le plan partiel. Ce type de plan survient occasionnellement dans les documents officiels, surtout lorsqu’ils concernent des bâtiments publics, des ensembles immobiliers ou des campus. Vous disposez d’une carte minutieuse jusqu’à l’entrée principale. Et rien après, où vous errez lamentablement en vous demandant lequel des 35 étages / bâtiments est celui où vous devez vous rendre.

Mais il y a un plan qui constitue une catégorie à lui tout seul, et auquel j’aimerais rendre ici un hommage appuyé, c’est celui permettant se rendre au bureau d’immigration de Tachikawa. Cette carte, chef-d’oeuvre de l’art abstrait, a été élaborée par quelqu’un qui n’avait de toute évidence jamais mis les pieds dans la région, et qui n’a pu se fier dans sa lourde tâche qu’aux récits d’explorateurs du XIXe siècle et à sa propre imagination. Il a par miracle réussi à reproduire l’itinéraire général, mais les proportions sont complètement fantaisistes, et les bâtiments donnés en points de repère, quand ils n’ont pas disparus corps et biens depuis le temps, ont été distribués au petit bonheur la chance sur la carte, ce qui les situe au mieux du mauvais côté de la route, et au pire dans un quartier différent.

La première phase de sélection dans l’obtention du permis de séjour, c’est d’arriver vivant jusqu’au bureau qui le délivre.