Archives pour octobre 2007

Une vague inquiétude

octobre 30, 2007

Une étudiante japonaise s’inquiète: elle est angoissée et ne se sent pas bien (c’est vrai, elle est toute pâle, avec les traits tirés). En effet, elle n’a que très peu de cours ce semestre, parce qu’elle en a déjà suivi tellement au cours des trois précédents qu’elle pourrait finir son diplôme en avril, avec un an d’avance, si le coeur lui en disait. Cette oisiveté la perturbe. Elle n’arrête pas de se demander si elle n’oublie pas quelque chose d’important. Heureusement, une amie lui indique quelques cours optionnels qu’elle pourrait suivre avec profit.

Le 3e semestre

octobre 30, 2007

D’abord, il y a eu les soirées d’adieu, comme à chaque inter-semestre. Mais celles-ci ont un goût particulier, car désormais, la prochaine fournée sera la mienne. Le remplissage des formulaires pour le billet de retour ainsi que la date prévue du départ constituent le sujet de conversation incontournable des anciens, dont plusieurs gardent encore dans un coin de leur tête l’espoir de rester, sans savoir de quoi demain sera fait.

Ces adieux sont aussi spéciaux parce que, pour la première fois, il y a un de mes amis proches dans la charrette. Pas seulement quelqu’un que je croisais dans la salle télé ou au réfectoire (et même dans ce cas, ça fait quelque chose), mais un copain, un vrai, qui était arrivé en même temps que moi, avec qui nous avions partagé toutes les galères du début, la plupart des fêtes et sorties, et une bonne quantité de cours.

Ensuite, il y a eu les nouveaux arrivants, à qui je n’adresse pas la parole parce qu’ils resteront après moi et que je leur en veux à mort. Une petite exception quand même pour ce condisciple des Langues O qui m’a fait un briefing détaillé de tous les ragots depuis mon départ.

Enfin, il y a la reprise des cours. Le plus difficile est de reprendre le rythme. Même si mon emploi du temps, comparé à celui du semestre dernier, fait figure de vacances au Club Med, je trouve quand même que les Japonais ont une définition bien restrictive des soirées et des week-ends (lesquels devraient, selon mon idéal, s’enchaîner sans discontinuer).

Les petites défaites: constater qu’après un an de séjour, il y a encore des cours où je n’en coince pas une. Et les grandes victoires: il y a aussi désormais des cours que je comprends, particulièrement parmi ceux que j’avais déjà suivis l’an dernier (“Ah, c’était donc ça…”).

Et surtout, surtout, le moment inoubliable où, pour la première fois (et hélas sans doute la dernière!), j’ai réussi à un test mieux que les Japonais. Notez, historiens, c’est arrivé.

Le Grand Tremblement de Terre

octobre 30, 2007

Le dernier grand tremblement de terre du Kantô a eu lieu en 1923. Concernant le prochain, comme le formulait si joliment un prof de géo aux Langues O, “la question n’est pas ’si’ mais ‘quand’ “.

Or en ce moment, nous sommes dans une période de rumeurs selon lesquelles il aurait lieu à coup sûr dans les deux ans qui viennent. Certes, ces mêmes rumeurs circulaient déjà en 1962, mais un jour elles finiront par être vraies, et du coup, nous ne dormons plus tranquilles.

Par mesure de précaution, je prends une des magnifiques brochures d’information illustrées en couleur et imprimées sur papier glacé que le service des Relations Internationales distribue depuis la rentrée. Le livret récapitule les conseils de base, notamment celui de se placer sous une table en se protégeant la tête avec un coussin.

Je jette un oeil aux photos, qui représentent respectivement un quartier rasé jusqu’au sol, un immeuble effondré et une voiture écrasée comme une chips par la chute d’un pylône en béton.

 Contre le mal de tête, avec votre coussin, vous reprendrez bien un Doliprane?

Encore un typhon

octobre 27, 2007

C’est l’occasion de:

-râler (franchement, s’il pleut en octobre au Japon, on se demande bien quand il fera beau).

-admirer le brushing et le maquillage des Japonaises, toujours impeccables. Moi, au bout de dix minutes, je suis coiffée comme un yak et j’ai l’air d’avoir pris ma douche tout habillée.

-s’enrhumer. Je me suis toujours demandé pourquoi il y avait d’aussi omniprésentes campagnes de prévention contre le rhume au Japon. Quand j’ai vu le prix des médicaments adéquats, j’ai brusquement compris. Mieux vaut prévenir que guérir, et surtout mieux vaut éviter d’attraper une pneumonie. Argh, quand je pense que j’ai imprudemment donné mon dernier comprimé de Rhinadvil rapporté de France. Non, non, trois fois non, en cas de rhume au Japon, il n’y a ni famille, ni amis, ni compassion envers la souffrance du prochain qui tiennent. L’homme est seul face à son destin et doit se comporter en loup impitoyable.

-se faire quelques frissons, quand le bus giflé par les bourrasques emprunte l’immense passerelle traversant la baie de Tokyo, et qu’on voit la mer moutonner en contrebas. Le chauffeur conduit avec les yeux de l’esprit, il n’est pas question d’y voir à travers le pare-brise.

-établir de nouvelles relations avec son parapluie. L’instrument mérite tous les compliments que je lui adressai autrefois quant à sa résistance, mais il semble soudain doté d’une vie propre, et résolument déterminé à éborgner son propriétaire.

La gastronomie à Hokkaidô

octobre 27, 2007

Chapitre 1: le sushi

Je croyais savoir ce qu’était un sushi, mais à Hokkaidô, je me suis demandé ce que j’avais bien pu manger sous ce nom jusqu’ici. D’abord, le poisson est tellement frais qu’on croirait l’entendre respirer avant qu’il ne vous fonde dans la bouche, et, ô surprise, il a vraiment du goût. Mais surtout, je découvre soudain la supercherie des restaurateurs félons qui, à Tokyo, vous collent une minuscule lamelle de poisson sur un pavé de riz, alors que chez les vrais professionnels de la profession, la proportion doit être exactement inverse.

Chapitre II: le sorbet à la lavande

“Bah, diront vos enfants” “Mais non, mais non, c’était très bon”. Surtout une fois que l’esprit a réussi à se débarrasser du préjugé “Brise printanière d’Air Wick”.

Chapitre III: le fromage

Le Lonely Planet vantait, dans les environs de Furano, un atelier de fabrication de fromage offrant des échantillons gratuits. Miracle, il est accessible à vélo, je ne résiste pas. Première constatation, le fromage japonais est avant tout conceptuel. Comme il ne s’agit pas d’un produit traditionnel, les savants en blouse blanche ont longuement réfléchi sur le paradigme caséique et ses applications concrètes en Europe, afin de voir comment l’adapter au contexte spécifique du territoire japonais.

Sont ainsi sortis de leurs tubes à essai:

-un fromage genre brie appelé “Maison de pierre” (メゾン・ド・ピエル). J’ai d’abord cru que le crémier s’appelait Pierre, mais heureusement, la notice explicative a rectifié mon erreur en précisant que le but était d’évoquer une maison en pierre, comble de l’exotisme au Japon.

-le cheddar au vin. Très joliment marbré et très bon, un peu plus fort qu’un cheddar ordinaire.

-Et surtout leur chef d’oeuvre: le camembert au noir de seiche. La croûte est blanche, la pâte est noire, on dirait un fromage en négatif avant tirage au labo, mais ça se laisse tout à fait manger.

Stupéfaction absolue: la cuisine japonaise n’a généralement aucun goût, afin de forcer le palais du vrai maître zen à traquer la saveur jusque dans ses moindres nuances, mais les fromages de Hokkaidô arrachent comme du requin faisandé. Et interrogation marketing: à qui peuvent-ils bien les vendre???? Aux trois touristes français qui s’égarent jusque là les années bissextiles?

Petite précision culturelle: non seulement les Japonais n’aiment pas le fromage, mais lors d’un récent dîner, j’ai dû permettre à deux amies chinoise et coréenne de recracher le morceau de camembert pasteurisé qu’elles avaient imprudemment essayé, fascinées par les mystères de l’occident. Le goût leur était tellement insupportable qu’elles ne parvenaient pas à l’avaler.

Perso, j’ai trouvé tous ces fromages très bons, avec de l’originalité, du caractère et le parfum de la nostalgie. Et après, je suis allée visiter le musée du bonbon à la menthe.

Le musée de la littérature à Hakodate

octobre 27, 2007

Où j’ai failli périr, victime du snobisme culturel qui m’a poussée au musée de la littérature.

Je visite sans encombre le rez-de-chaussée et, quand j’arrive au 1er étage, consacré au poète Ishikawa Takuboku, un bénévole me propose je cite “quelques explications”. Pourquoi pas, après tout, si c’est gratuit. Et puis, ça sera peut-être moins ardu que de déchiffrer les étiquettes.

Erreur ! Horreur ! Le malheureux n’a, selon toute vraisemblance, pas adressé la parole à un autre être humain depuis 1990 (forcément, à Hakodate, quand on travaille au musée de la littérature plutôt que dans un resto de fruits de mer, ça défile moins).

Au bout de 2h, j’ai l’impression d’avoir des pieds énormes et un cerveau tout petit. Mon dernier neurone, après un ultime effort pour bien comprendre le rôle joué par Yosano Tekkan, se noie dans le tsunami de mots japonais. En même temps, je n’ose pas partir, de peur de décevoir mon interlocuteur. En plus, un cours magistral particulier sur Ishikawa Takuboku, je n’aurai peut-être pas deux fois l’occasion. Il est vrai que ce ne sera pas la peine, car désormais, ce que j’ignore de sa vie et de son oeuvre ne mérite pas d’être su.

Un ado

octobre 27, 2007

Dans le train, quelque part entre Asahikawa et Furano, monte soudain un ado. Au Japon, il n’y a pas d’ados, juste des adolescents, qui restent sagement assis, les pieds joints et les mains croisées sur les genoux dans leur uniforme impeccable.

Mais là, pas de doute c’est un vrai. Son caleçon multicolore dépasse d’un pantalon taille (hyper) basse. [Attention, mon garçon, il y a une Française dans la rame, tu ne sais pas ce que tu risques]. Il a, vissé sur les oreilles, un casque de I-pod d’usage parfaitement superflu, étant donné que sa musique beugle assez fort pour être entendue jusqu’à Okinawa. Et, sitôt entré, il se vautre sur la banquette en posant les pieds sur celle d’en face.

En France, je hurlerais au malotru, mais ici, c’est tellement superbe d’exotisme que j’ai plutôt envie de sortir mon appareil photo.

La rando à vélo

octobre 27, 2007

A Samuel Fouchet (qui en a rêvé) et à Didier Don (qui l’a fait)

 Et moi j’en ai rêvé et je l’ai fait: la rando à vélo à Hokkaidô. D’abord, on commence par s’enfoncer vers des gares de plus en plus minuscules, et néanmoins annoncées dans un anglais impeccables (“The next station is Middle-of-nowhere-gaoka. Passengers for Back-of-beyond-gaoka, please change here”).

Ensuite vient la location du vélo. Japon, terre de confiance: deux boutiques sur trois se sont contentées de noter mon nom et mon heure de départ, en me prévenant que j’aurais à payer au retour. J’aurais pu aussi bien rentrer à Tokyo avec l’engin. Mais aussi Japon, terre de sécurité: à chaque fois, on me distribue au moins trois cartes, avec l’itinéraire surligné, encadré, crayonné et éclairé de maintes explications.

Me voilà presque rassurée. Randonner seule est quelque chose que je ne fais JAMAIS. Pour cause de sens de l’orientation sérieusement défaillant, même le tour du jardin a de bonnes chances de nécessiter l’intervention des pompiers.

A ma première sortie, autour de Biei, stupéfaction: vu du train, ça avait l’air tout plat. Alors d’où ils la sortent, cette montée où je crache mes poumons et que je suis obligée, comble de l’ignominie, de finir à la main (enfin, plus exactement, à pied en poussant le vélo à la main)?

Nooon, laissez-moi deviner, c’était pour ça que toutes les gares en venant avaient des noms en “gaoka” (“la colline de…”)? Et oui, Laïli, petit rappel de géographie, 1re année, 1er semestre: le Japon, c’est 80% de montagnes. C’est-à-dire partout en dehors de la voie ferrée.

Lors de la 2e randonnée, je découvre avec stupéfaction l’existence du vélo électrique. La gamme de locations est en effet libellée ainsi: “Normal bike (very hard), mountain bike (hard), electric bike (easy)”. Cette découverte ne m’arrache que des gloussements de mépris: “Normal bike (very hard), c’est sûr, il faut pédaler, bande de Nippons”. Sauf que Bécassine-la-Gaijine faisait beaucoup moins sa maligne en abordant la pente à 15% à peine évoquée par la félonne loueuse de vélos comme “chotto uphill” (“ça monte un peu”, en japonais dans le texte). Le vélo électrique finalement…il faut savoir vivre avec son temps.

Il y a eu des erreurs de parcours, tant et plus (malgré les cartes, on ne se refait pas), et au moins un raccourci boueux et pas trop légal (oui, monsieur le cultivateur, j’ai bien lu les innombrables panneaux qui interdisent de traverser les champs, mais par la grâce de votre sollicitude, j’ai évité un détour d’un kilomètre en côte, et je vous jure que j’ai fait bien attention à passer sur la bordure).

Il y a eu la pluie, of course, qui a le mérite de transformer les descentes en toboggans que le cycliste partage à son corps défendant avec les camions. Didier, je comprends mieux maintenant ce que tu disais sur le sujet, mais tu aurais pu rajouter un mot sur les cars de tourisme, je crois que c’est encore pire. Le cycliste en question, habitué aux généreuses pistes sur le trottoir à Tokyo, n’en mène littéralement pas large quand il est accroché à sa petite bande de 20cm en marge de la chaussée.

Mais c’est le prix à payer pour des paysages inoubliables, le plaisir de faire du 70 de moyenne en descente (attention aux radars!!), ainsi que la découverte de sublimes galeries photo, nichées très loin de tout afin que les touristes ne gaspillent pas inutilement en activités culturelles un temps précieux qu’ils pourraient employer à acheter des souvenirs. Et aussi pour ces trois biens rarissimes au Japon: la nature, l’espace et la solitude.

Sapporo

octobre 9, 2007

Sapporo est un temple géant dédié à la consommation. Des centres commerciaux sous terre, sur terre, s’il pouvait en flotter dans les airs ce serait fait. La seule agglomération au monde où il y a plus de sacs à main que d’habitants.

Partout ailleurs à Hokkaidô, on se demande sans cesse si l’on est bien toujours au Japon. A Sapporo, on se demande sans cesse si on n’est pas à Osaka. La ville a dû être conçue par le même urbaniste, je reconnais sa patte inimitable qui consiste à vous faire perdre votre chemin et un maximum de temps malgré un plan orthogonal. Le musée d’art moderne, par exemple, ne figure pas sur la carte et n’est indiqué que par deux panneaux, dont l’un situé à Okinawa.

L’urbaniste en question a oeuvré en collaboration étroite avec Aldous Huxley, si, si, celui du “Meilleur des mondes”. Sur le plan est coloré en jaune un rectangle du centre-ville qui correspond à la zone autorisée, celle où le touriste vient consommer du loisir. Espaces verts, restaurants, animation, néons, et un feu d’artifice de marques prestigieuses. C’est l’avenue Montaigne, Piccadilly et la 5e Avenue réunies.

Tournez le coin d’un pâté de maisons hors du périmètre défini pour vous par l’Intourist (par exemple pour vous rendre au musée d’art moderne), et ce ne sont plus que HLM à perte de vue, avec une supérette tous les 2 km.

Ceux qui sont allés à Glasgow l’année où la ville était capitale culturelle de l’Europe verront tout de suite ce que je veux dire. Les autres ne voudront jamais croire que Glasgow ait pu être capitale culturelle de l’Europe.

Hokkaidô

octobre 9, 2007

Rien ne saurait décrire l’émerveillement qui vous saisit en découvrant Hokkaidô après un an de séjour au Japon. 

Il y a des vraies maisons. Avec des toits. En tuiles.

Il y a des vrais champs. Avec des tracteurs. Dedans. (Note de l’auteur: et pas des rizières de la taille d’un Kleenex)

Il y a du fromage et du vin.

Et surtout il y a du café.

La touriste française de base fait 20 000 km et le trajet depuis Tokyo pour s’extasier sur le fait que c’est comme chez elle.