Pour me détendre en fin de mémoire, j’ai décidé de participer au voyage organisé par le service des Relations Internationales. C’est important de comprendre, par une expérience personnelle, le principe interne qui régit les groupes de Japonais que l’on voit hanter les allées du château de Versailles.
Même si l’excursion est organisés pour les étudiants étrangers, elle offre une plongée directe dans le mode de voyage japonais. D’abord, le départ. La guide commence par un petit topo des lieux pittoresques que nous traverserons : “Nous allons prendre la nationale, puis nous emprunterons l’autoroute, mais avant ça, nous nous arrêterons à l’aire de repos de Yamamoto pour que vous puissiez aller aux toilettes. Surtout, allez bien aux toilettes à ce moment-là, parce qu’après, vous n’aurez plus la possibilité”.
Une fois en route, chacun doit se présenter (nom, pays d’origine, plus une petite phrase perso), ce qui est particulièrement indispensable comme nous habitons tous dans les mêmes cités U depuis 6 mois. C’est le premier qui a le plus de mal, car lui incombe la lourde responsabilité de trouver quelque chose à dire. Après, les 39 personnes restantes répètent qu’elles aiment les sushi et qu’elles sont fatiguées parce qu’elles ont dû se lever tôt le matin. Ne nous plaignons pas, dans l’autre bus ils ont dû chanter en plus.
Le trajet dure 3h. La guide a l’impression que si elle se tait plus de 20 secondes, ça ne fait pas professionnel. Apparemment, si elle dit quelque chose d’intelligent, ça ne doit pas faire professionnel non plus. C’est là que le choc est le plus rude. Je viens de passer les deux dernières semaines enfermées 10h et plus par jour en bibliothèque, à pleurer sur des textes en chinois classique et à mesurer la portée exacte des conceptions esthétiques d’Okakura Tenshin dans le Japon de la fin de l’ère Meiji. Et là, sans transition, je suis propulsée dans un monde où, entre deux blagues Carambar et panégyriques descriptifs (“Là, il y a la route, et à gauche on voit la mer”), on prend 20 mn pour nous expliquer qui est Tokugawa Ieyasu – parce qu’avant, il faut expliquer “bakufu” et “époque d’Edo”.
Une fois sur le terrain, on évitera avec soin tout lieu vaguement culturel. Mais quand même, gentiment, on vous les signalera pour que vous soyez au courant de ce que vous ratez. Les visites se concentreront essentiellement sur des endroits où on peut acheter des souvenirs, particulièrement de l’artisanat local. Au département Japon des Langues O, on perd des points chaque fois qu’on emploie l’adjectif “traditionnel”. Après 3h entre les poteries et les sandales laquées, je comprends enfin pourquoi.
Je râle parce qu’en plus il pleut des cordes. Hong Lan, ma voisine chinoise, dit: “C’est joli, la pluie sur ce jardin. Ca donne une atmosphère”. Je me dis que je suis trop cynique pour mon propre bien.
Il reste le souvenir de la plage à Matsubara, sublime jusqu’au cliché avec ses pins sur fond de sable noir. On se prend à rêver (oui, oui, la même personne que dans le paragraphe précédent) que l’on y marche seule avec son amoureux, au coucher du soleil, au son des violons d’André Rieu. Sauf qu’autour, il y a 78 autres personnes surexcitées, et la guide qui crie qu’il est l’heure de repartir.