Archives pour avril 2007

Le sauna

avril 30, 2007

J’ai fait il y a peu mon baptême du sauna (dans un des rares qui acceptent les femmes).  Cette institution, constituée d’un bain public et de dortoirs adjacents, était pour moi auréolée d’un charme vénéneux, quelque part entre la fumerie d’opium et la boîte gay.

Brisons le mythe: l’expérience se situe davantage entre la colonie de vacances et le bus de nuit. D’autant que si les hommes et les femmes sont bien séparés, personne n’a eu l’idée d’enfermer les fumeurs dans un cagibi étanche. Bref, l’orgie qui changera le cours de mon existence sera pour une autre fois.

J’en ai quand même profité pour découvrir un plaisir inconnu de la vie au Japon: le bain de minuit (sans avoir à reprendre le métro après), et celui du matin, avec la vue imprenable sur l’étang de Shinobazu dans le soleil printanier.

Ce fut surtout l’occasion d’admirer la supériorité des Japonaises sur leurs faibles soeurs occidentales. Elles peuvent dormir avec la télé allumée, la lumière allumée, la clope allumée et, à partir de 5h30 du matin, le jour allumé, sans que cela trouble en rien la qualité de leur sommeil.

Le lendemain matin, en allant prendre mon petit déjeuner au McDo du coin (le sauna ne sert que des repas japonais, et le riz/thé vert/poisson fumé au saut du lit, j’ai encore un peu de mal), j’ai eu la vision mémorable des ouvriers, sur le chantier d’en face, en train de faire leur échauffement. Tous ces robustes gaillards, casqués et sanglés dans leur bleu de travail, enchaînaient avec un sérieux imperturbable les mouvements de type Véronique et Davina, pendant que je méditais la chorégraphie de ma prochaine comédie musicale, intitulée East Side Story.

La recherche de l’extrême II

avril 30, 2007

Dans le 4e article que j’étudie, le rédacteur a utilisé deux fois le point final. Preuve qu’il connaît parfaitement l’usage de ce signe de ponctuation, et que s’il ne l’emploie pas ailleurs, c’est rien que pour embêter le monde. Franchement, il me cherche.

Le colloque en japonais

avril 28, 2007

Le colloque est la seule activité humaine qui soit véritablement contre nature. Nos amies les bêtes se livrent des guerres sans merci, bouffent les plus faibles, abandonnent leurs enfants quand ils ne sont pas à la hauteur, pratiquent l’homosexualité (parfois) et la zoophilie (souvent). Mais on n’a jamais, à ma connaissance, vu une quelconque espèce animale organiser des journées d’étude.

Assister à un colloque en japonais n’est pas seulement contre nature, c’est du masochisme délibéré. 6h et plus à rester enfermé dans une salle généralement aveugle, à écouter un flot de paroles dont vous ne comprenez qu’un mot sur 20, même le réalisateur d’Orange mécanique n’y avait pas pensé.

Lorsque vous avez de la chance, les communicants utilisent Powerpoint avec une maestria qui fait de leur communication un véritable court-métrage. Pas besoin de parler japonais, vous comprendriez même en étant sourd et aveugle.

En revanche, dans les cas fréquents où vous n’avez pas de bol, on baisse les lumières, l’intervenant allume son ordinateur, et passe deux vagues diapos qui servent de toile de fond à 45 mn de débit monocorde.

Heureusement, l’étiquette ne vous oblige nullement à rester réveillé.

Les cartes de visite

avril 28, 2007

Maintenant que je fais mes premiers pas dans les hautes sphères de la calligraphie, je n’échappe pas au rituel échange de cartes de visites. Je rappelle le procédé:

La personne en face vous tend sa carte, que vous prenez à deux mains, pour la lire d’un air pénétré avant de lui tendre la vôtre, à deux mains également.

Sauf que j’ai beau y mettre du mien, répéter et m’entraîner devant la glace, je ne comprends toujours pas comment, en tenant la carte de son interlocuteur à deux mains, on fait pour sortir la sienne.

Faute de résoudre le problème, j’arrive du moins à le cerner: l’échange de cartes de visites est l’activité machiste par excellence. Ces messieurs ont tous des poches intérieures dans leur veston, et il leur suffit de 15 secondes et d’un minimum d’adresse pour stocker la carte reçue et sortir une des leurs. Mais le sexe faible doit ouvrir son sac d’une main, sortir sa carte de l’autre, tout en tenant celle de la personne concernée entre les dents.

D’où cette question cruciale pour la civilisation du Japon: qui, de la carte de visite ou de la figure de Kannon aux mille bras, a été inventée en premier?

La recherche de l’extrême

avril 27, 2007

Récapitulons:

-Au mois de mars, mon directeur m’apprend (“…m’annoncer ça comme ça de but en blaaaaaanc”) que le mémoire est à rendre pour fin juin. La session de septembre est un concept rétrograde et réactionnaire qui n’a pas sa place dans le nouveau monde lumineux qui est le nôtre.

Des remarques du type: “Pourquoi ne pas me l’avoir dit avant?” sont bien sûr hors de question. Si on veut faire sa rebelle, on travaille sur Che Guevara au département d’hispanologie. En japonais, on la boucle.

-On la boucle, mais quand même, j’essaie de voir si, en faisant un peu ma Laura Ingalls (petites nattes, air innocent, larmes, …) il n’y aurait pas moyen de. D’autant que j’ai autant d’avis contradictoires sur les dates limites que de personnes consultées à la fac.

-Entre temps, mon directeur d’ici est bombardé super star au ministère de l’éducation. Il était déjà très occupé avant, mais désormais, j’ai intérêt à carrément rentabiliser nos 42 secondes d’entretien. Ma tutrice (qui m’aidait à lire les textes en langue barbaresque) m’explique qu’elle n’aura plus vraiment le temps, car elle vient d’entrer en 4e année. Je la crois sans peine, vu que les étudiants de 4e année sont surmenés jusqu’à la crise cardiaque.

-Hier le verdict tombe. Non, il n’y a pas moyen, et si je veux que le mémoire soit reprographié par le département, il faut qu’il arrive le 5 juin au plus tard.

Or justement, histoire d’épater tout le monde, j’ai choisi un sujet bien prise de tête, sur lequel je pensais plancher tranquillement pendant les vacances d’été. Il s’agit d’une série d’articles qui, non contents de traiter de questions théoriques hyper pointues dans une langue pleine de tournures archaïques et de caractères à 25 traits, ont comme délicate particularité de n’employer qu’un seul signe de ponctuation: la virgule.

 Et là, qu’est-ce qu’on dit, hein, qu’est-ce qu’on dit? Gambatte!

Voter au Japon II

avril 27, 2007

Les journaux télévisés d’ici on parlé des élections en France, ce qui me vaut de nombreuses questions et quelques difficultés (“élection” et “président”, j’ai réussi à retenir, mais comment diantre dit-on “scrutin uninominal à deux tours”???).

Ségolène Royal, en particulier, suscite beaucoup de curiosité. J’ai tenté d’expliquer que sa candidature représentait une réelle innovation, mais qu’elle était pénalisée par la légèreté de son programme politique et un certain manque d’expérience, comparée à Sarkozy.

Stupéfaction: “Tu veux dire qu’elle a déja eu une expérience politique? Elle n’est pas femme au foyer??”

Voter au Japon

avril 23, 2007

Je suis allée hier remplir mon devoir citoyen. Mais arrivée à l’ambassade, je me suis rendu compte que j’avais complètement méconnu la nature de l’exercice: voter n’est pas ici un geste politique, c’est une occasion sociale. C’est l’endroit où il faut absolument être vu, vêtu du pull Celio (/ veste Carroll) de rigueur. Pour les femmes, il est de bon ton d’être accompagnée de ses trois enfants et d’être enceinte du quatrième. Pour les hommes, il convient d’arborer une épouse japonaise.

Non content d’être vu, il faut également voir. Très important: reconnaître des amis dans la file d’attente, aller serrer des mains et demander ostensiblement des nouvelles d’Untel (“Au fait, il est bien toujours attaché culturel?”).

Une jeune femme se précipite ainsi sur une de ses connaissances, debout juste derrière moi et, après les salutations de rigueur, lui demande d’un ton stupéfait: “T’es venu seul?”

Oui.

Moi aussi.
Comme quoi je n’ai vraiment rien compris.

Le cinéma japonais

avril 22, 2007

Lorsque l’on parle en France de cinéma japonais, tout le monde pense à Ozu (si novateur), Kurosawa (si grandiose) ou Imamura Shohei (si poignant).

En fait, 80% des films qui sortent au Japon sont des drames / comédies romantiques dans lesquels Sandra Bullock a refusé de tourner pour ne pas compromettre ses chances d’entrer à l’Académie Française.

Voici donc notre rubrique du jour:

TOI AUSSI, GRACE A NOS CONSEILS, FABRIQUE TON PROPRE FILM JAPONAIS

-Le casting des acteurs: l’actrice principale doit avoir au maximum 18 ans. Ce n’est pas trop difficile, il y a tant de mannequins qui cherchent à se reconvertir quand sonne l’âge de la retraite (vers 16 ans 1/2). Pour les acteurs, il est en revanche possible de faire appel à des seniors (22-24 ans).

-Le choix du titre: doit impérativement comporter le mot “amour”. Une des raisons pour lesquelles ces films ne s’exportent guère tient sans doute à la difficulté de traduction de leur titre. Comment en effet rendre toutes les subtiles nuances qui existent entre 『好きだ』 (“Je t’aime”) et 『ただ、君を愛してる』 (“En fait, je t’aime [elle est bonne, ta quiche amour / Mon coeur, passe-moi la salade]“). Dans l’idéal, il faut réussir à inclure le terme 初恋, “premier amour”. Notez bien qu’à chaque fois, le mot “aimer” est différent.

NB: les Eskimos ont 20 mots pour dire “neige”, les Japonais en ont presque autant pour dire “amour”. En revanche, il n’existe à ma connaissance qu’un seul terme pour dire “heures supplémentaires”. Ce qui prouve que c’est un peuple très incompris.

-L’affiche: bleu layette ou rose bonbon.

-Le scénario: c’est là la seule difficulté. Contrairement à ce qui se passe pour un honnête nanar occidental, le scénario du film japonais se doit d’être TRES compliqué. Ex: Kazuo aime Kimiko, mais découvre incidemment qu’il s’agit de la soeur du cousin du demi-frère qu’il a perdu à l’âge de 9 ans. Ce qui rend bien sûr leur relation impossible.

La technologie japonaise

avril 17, 2007

On croit toujours que le fleuron de la technologie japonaise, c’est la micro-puce électronique en fibre de titane.

Pas du tout.

C’est le parapluie.

L’envergure, la courbure des baleines, le double anneau de maintien, le système d’ouverture, la résistance à des typhons de force 9, il a de toute évidence fallu des décennies de recherche pour parvenir à un résultat aussi parfait coûtant une somme aussi modique (en général 500 yen, soit 3 ou 4€).

Et quand on s’en est servi une fois, on se demande bien comment on a fait jusque là pour s’en passer.

Sakura, sakura

avril 16, 2007

Ceci est une réponse explicite et venimeuse à mon collègue Miroku-sama, qui écrit dans son blog qu’il est impossible de ne pas se sentir heureux devant les cerisiers en fleurs. Et bien si, c’est tout à fait possible. Et je le prouve.

WHY SAKURA SUCK

D’abord, fleurir en avril est à la portée du premier venu. Même moi j’y arriverais. Les pruniers, qui fleurissent en février, ont autrement de mérite.

Ensuite, ô surprise, toutes ces fleurs ne sentent rien. Quand je pense au nombre de produits “parfum cerisier” que l’on trouve dans le commerce…

Enfin, comme la floraison des cerisiers coïncidait avec mon retour au Japon (voir “le retour pourri au Japon”), je crois que la vue de ces arbres ne m’inspirera plus à l’avenir qu’un seul sentiment: the Urge to Regurge.

Je ne suis d’ailleurs apparemment pas la seule, si j’en crois une préposée qu balayage des pétales qui, levant les yeux vers les branches fleuries, a constaté d’un air désespéré: “Et il en reste encore tellement”.

Bon, je dois quand même faire 3 exceptions:

-les cerisiers qui entourent l’université de Waseda, si frais sous les fenêtres de la bibli que ça en devient presque un plaisir de faire de la recherche.

-les cerisiers d’Ochanomizu, qui se mirent narcissiquement dans l’eau du canal.

-les cerisiers du Tama Reien, certainement les plus beaux du Japon, peut-être les plus beaux du monde. Pendant que le vulgaire va à Ueno, admirer 3 millions de Japonais et 2 pétales, le sage se promène dans les allées quasi-désertes sous une interminable voûte blanche impondérable.

Mais il y a surtout 2 moments particuliers où j’ai compris tout le bonheur de ces arbres.

Le premier, c’est quand j’ai vu des Japonais qui avaient pris leur dimanche pour venir pique-niquer sous les cerisiers (avec tout l’équipement nécessaire), et qui, tombés trop tôt, se sont retrouvés par un temps frisquet devant 3 vagues fleurs à peine ouvertes.

Le second, c’est quand ce même Miroku-sama est allé faire un hanami (c’est comme ça que l’on appelle les sorties-cerisiers) en grand apparat avec tous ses camarades de cours, et qu’a éclaté un orage d’apocalypse. Bien au chaud dans la bibliothèque, j’écoutais les grondements du tonnerre, cependant que me traversaient fugitivement l’esprit des mots comme “justice divine” et “on fait moins le malin maintenant”.

C’est définitivement prouvé, le cerisier en fleur exalte l’âme humaine et révèle en elle ce qu’il y a de meilleur.

Etonnant, non?