Dans ma résidence actuelle, il y a 6 poubelles, ce qui constitue une honnête moyenne: une pour les bouteilles en plastique, une pour leurs capsules, une pour les cannettes, une pour les bouteilles en verre, une pour les déchets alimentaires, une pour les déchets qui brûlent, et une pour les déchets qui ne brûlent pas.
Car la ligne de partage du sens au Japon se fait entre le déchet qui brûle et celui qui ne brûle pas. D’où l’obligation, avant de jeter quoi que ce soit à la poubelle, de sortir son manuel de chimie pour savoir si le déchet est combustible. Après, il faudrait aussi sortir son manuel de philo pour savoir pourquoi les déchets ménagers ne sont pas dans la catégorie “déchets qui brûlent”, ou pourquoi les bouteilles en plastique constituent une espèce distincte de la catégorie “déchets qui ne brûlent pas”. Mais ceci est une autre histoire.
D’ailleurs, plutôt que “jeter à la poubelle”, il faudrait en fait dire “trier à la poubelle”. Voici la manière correcte de mettre à la poubelle un pot de confiture au Japon. On a commencé, à l’ouverture, par jeter dans la poubelle “déchets qui ne brûlent pas” la petite languette de fermeture en plastique. Après consommation, on enlève l’étiquette, que l’on met dans la poubelle “déchets qui brûlent”, le couvercle (poubelle “déchets qui ne brûlent pas”) et on jette le pot dans la poubelle “objets en verre”.
Le bon citoyen qui accomplit ces besognes fastidieuses reçoit une récompense à la mesure de ses efforts: le spectacle des poubellistes au Japon. Ici, on dit “poubelliste” comme on dirait “pugiliste” ou “pianiste”: c’est un art. Les poubellistes sont d’anciens champions olympiques qui pratiquent le triathlon suivant:
1) lancer du poids (comment expédier le sac plein à 10m pour qu’il retombe pile sur le dessus de la pile de sacs qui se trouve déjà dans le camion).
2) marathon. Contrairement aux petites frappes de la poubelle occidentale, le poubelliste japonais ne monte pas sur le camion, il court à côté. Pendant toute la tournée.
3) saut de haie. Je remercie ici le poubelliste que j’ai vu accomplir cet exploit qui n’existait, croyais-je, que dans les films: pour éviter d’avoir à contourner une barrière, il a négligemment pris appui sur une main et passé ses deux jambes par-dessus.