Une âme charitable m’envoie, récupérée sur internet, une photo de moi au karaoke. Horresco referens, me voilà perdue d’honneur et de réputation, auprès de tous ceux à qui j’avais crânement affirmé avoir passé 21 mois à la bibliothèque de Waseda. Passé ce premier réflexe, viennent les interrogations, comme au Cluedo.
QUI??? Qui a osé poster ça alors que ça fait des mois que j’achète à prix d’or le silence de mes amis?
OU?? Ca en revanche, c’est vite vu. Kokubunji. Non que je ne sois pas allée au karaoke ailleurs, de Shikoku à Aomori, mais pour qu’il y ait des photos, ça ne peut être que Kokubunji. Une toute petite possibilité à Ôsaka, mais guère.
QUOI? Je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que j’étais en train de chanter avec tant d’enthousiasme. Une chose est sûre: une chanson ridicule. C’est rare qu’on interprète le “Cantique de Jean Racine” au karaoke. Pour le reste, procédons par déduction. Je suis toute seule sur la photo, donc le pire est évité: ça ne peut pas être “Umi yukaba”, il me fallait toujours quelqu’un pour souffler la suite de la mélodie. Je suis debout sur la banquette, donc ça ne peut pas être une de ces petites bluettes kawaii, type “Sakura, Sakura”, que l’on chante pour se mettre en voix en début de soirée. Une franchouillardises des années 80? Il y a d’assez bonnes chances. Car le karaoke est un vrai sanctuaire de la mémoire, qui, pour le patrimoine français, recèle des chansons que l’on ne trouve plus que là (et quelque part dans les archives de l’Inathèque). Comme “Joe le taxi”, et que l’on me permette de dire ici ma stupéfaction de constater le nombre de gens, venus parfois du bout du monde, qui connaissaient cette chanson. De plus, si en France personne n’oserait jamais avouer qu’il connaît une pareille kitscherie, son interprétation au Japon suscite toujours des pâmoisons dans le public (”Oh, tu arrives à chanter en français?? Mais comment tu fais pour lire les paroles si vite?”).
Et puis finalement, je préfère ne pas savoir de quelle séance exacte il s’agit, je préfère imaginer. En répondant à la dernière question
QUAND? C’est le dernier karaoke avec mes amis de la cité U. Nous avons passé 18 mois ensemble, dans quelques jours, nous allons nous quitter pour, dans bien des cas, ne jamais nous revoir, comme les trois Indiens de The Moonstone. Et là, je suis debout, en train de chanter “The Final Countdown”: “We’re leaving together / But still it’s farewell / And maybe we’ll come back / To earth who can tell…”. En me disant que demain est une autre vie.